
Avant de vous présenter le portrait de mon invitée, je vous propose de jouer à un jeu. Jeu que j’ai totalement inventé, je l’ai nommé « poupées russes des mots » Vous allez rapidement comprendre de quoi il s’agit.
Si je vous dis entrepreneuriat en 2019, vous allez probablement me répondre « start-up ». Qui dit start-up pense , bien-entendu, Silicon Valley. Vous voyez où je veux en venir n’est-ce pas ? Continuons…..Et qu’est-ce qui colle avec cet endroit très emblématique de Californie? Ben…..le secteur des technologies informatiques me répondrez-vous……Bingo ! On se rapproche…. Et qui se cachent derrière ces boîtes futuristes ? A 99% du temps, des jeunes gars de moins de 30 ans qui ont gardé quelques séquelles d’acnée. Et bien perdu ! Vous rétorquerai-je 😁……
Aujourd’hui, l’entrepreneure que j’accueille va faire complétement exploser cette croyance de l’inconscient collectif. Parce que monter une start-up ne s’apparente pas nécessairement à devenir le Google ou l’Amazon n°2 et ressembler à un geek ,fan de jeux vidéo. Non, on peut monter une start-up active dans un domaine scientifique, tout en respectant l’environnement, en étant une maman d’une petite fille et qui plus est, habiter notre capitale. C’est le cas de France-Emmanuelle Adil.
France, je l’ai rencontrée lors du workshop sur la confiance en soi donnée par Anne-Françoise. Lors de la première séance, j’avais osé me présenter en tant que blogueuse (oui je sais, je me suis dit "soyons fou, assume !") et parler du blog. Une jeune femme m’a alors interpellée, elle était réservée mais s’est montrée très intéressée par mon initiative. J’ai d’emblée ressenti une certaine détermination chez cette trentenaire. Il s’agissait de France. En papotant ensemble, nous nous sommes rendues compte que nous avions plus que l’entrepreneuriat en commun. En effet, tout comme moi, elle venait du monde pharmaceutique, j’avais en face de moi une scientifique qui se lance dans les affaires. Mais quelle mouche avait donc piqué notre Marie Curie des temps modernes pour qu’elle veuille monter sa propre start-up ? Tout débute par un parcours classique. A la sortie de ses études de biochimie, France commence à travailler dans les pointures de l’industrie pharma. Parce que ce sont des industries qui engagent et surtout France voit en elles un secteur porteur de sens. Pourtant, elle déchante vite. Elle est déçue, elle ne retrouve pas de sens dans son travail, elle ne se reconnaît pas dans les valeurs véhiculées par ces grands groupes (oui, parce que notre Marie Curie , elle a un gros penchant pour l’écologie, respect de la nature, elle est vegan!) Elle essaye alors des structures plus petites. Malheureusement, là aussi cette quête de sens n’est pas au rendez-vous « dans ces petites structures, les objectifs changent très vite et on ne t’explique pas le pourquoi ».
Pendant son congé de maternité, une idée lui trotte dans la tête, elle commence à y travailler en mode « side-project », elle veut monter sa propre entreprise où elle aurait enfin la main sur la totalité de ses processus. En parallèle, son travail ne l’épanouit plus « je commençais à dépérir ». Elle sent alors qu’il est grand temps de quitter son statut de salariée et de se lancer pleinement dans son projet. France fait quelques rencontres importantes qui l’aiguilleront jusqu’à l’organisme d’accompagnement pour entrepreneurs œuvrant dans l’environnement Greenlab. Là, elle soumet sa candidature. Elle pitche son projet devant le jury de cet incubateur un samedi et le lundi suivant, elle reçoit un appel : elle est acceptée dans le programme ! L’aventure commence pour de vrai.
A travers le portrait de France, vous allez vous apercevoir que ce phénomène de « brown out » ou « perte de sens » est bien réel, qu’une reconversion ne veut pas forcément dire quitter son secteur. La preuve, France revendique totalement sa passion pour les sciences. Et en plus de tout cela, elle nous expliquera que monter une start-up, c’est compliqué mais pas chose impossible, son parcours avec l’accélérateur Greenlab et pourquoi au jour d’aujourd’hui, il est important de développer la visibilité de son entreprise sur les réseaux sociaux.
Bon, après cette intro, il est temps que je vous laisse avec France-Emmanuelle et son très noble projet Tiamat .
Nilay : France, peux-tu nous parler de ton parcours, de tes études ? Que faisais-tu avant de lancer ta startup ?
J’ai fait des études de Biochimie (Bac +5) et j’ai ensuite travaillé dans l’industrie pharma pendant 3 ans en tant qu’Ingénieure qualité en production.
Avant de lancer ma start-up j’étais Bio-Ingénieure pendant 3 ans dans une société de thérapie cellulaire. Je développais des méthodes d’analyses pour le contrôle qualité de nos produits.
Nilay : Contrairement aux autres femmes que j’ai interviewées, tu n’as pas fait de reconversion à proprement parlé, tu es restée dans ta branche chimie/biochimie, peut-on conclure que c’est une passion pour toi ?
Oui en effet, je suis passionnée par les sciences depuis toujours. Je trouve fascinantes les choses que nous pouvons faire dans un laboratoire.
Nilay : Pourquoi as-tu décidé de quitter le monde du salariat ? Y-a-t-il eu un élément déclencheur ?
J’ai toujours été déçue par le manque de sens que nous pouvions avoir dans les grandes entreprises et même dans les petites, la vision à long terme n’est pas partagée avec les employés. Nous ne savons pas vers quoi nos tâches quotidiennes permettent d’aller. J’ai choisi le secteur pharmaceutique justement parce que j’étais en quête de sens.
De plus je suis une personne engagée. Pour moi le respect de l’environnement et le traitement des animaux sont des choses très importantes. Je suis végane au quotidien et je fais attention à mon empreinte carbone dans mon mode de vie. Je me suis rendue compte que mon éthique personnelle n’était plus en accord avec les tâches que j’effectuais au quotidien au travail. Le secteur pharmaceutique n’est pas réputé pour être le plus soucieux des animaux et de l’environnement.
J’ai donc commencé à réfléchir à ce que je pouvais faire, à mon échelle, pour participer aux changements que doivent opérer nos sociétés. Et je me suis rendue compte que pour être en accord avec mes valeurs profondes je devais lancer mon propre projet que je maîtriserais de A à Z.
Nilay : Et comment as-tu eu cette idée de monter une start-up ? Tu nous parles de Tiamat ?
Je voulais avoir un impact sur les modes de production dans l’industrie pharmaceutique et proposer une solution complètement indépendante de l’utilisation des animaux. Aujourd’hui les animaux sont présents dans tous nos produits aussi bien dans les produits du quotidien type dentifrice que dans nos médicaments (pilules, vaccins…).
Il faut également savoir que l’utilisation d’ingrédients d’origine animale implique des vérifications très strictes de la part des fabricants de médicaments car les animaux véhiculent des microbes très dangereux pour l’humain.
Il est possible de produire des ingrédients d’origine animale dans des plantes pour les remplacer dans les procédés de fabrication de médicaments. C’est ce que je propose de vendre à l’industrie pharmaceutique. Ces ingrédients sont plus précisément des protéines qui sont largement utilisées dans le secteur pharma.
Ces protéines sont plus sûres car il y a peu de pathogènes dangereux pour l’homme venant des plantes. Il y a moins de consommation d’énergie et l’empreinte carbone est considérablement plus faible que l’élevage industriel. Et enfin, c’est un procédé plus éthique car aucun animal n’a été impliqué dans la production.
Nilay : Parmi les lectrices se trouvent des scientifiques et elles seraient sûrement intéressées de savoir où tu testes ton projet ? Tu as un labo à toi ou tu as un partenariat avec une université ?
Je suis proche de la communauté DIY Biology et grâce à cela, j’ai rencontré une personne qui a ouvert un laboratoire ,d’abord pour ses étudiants, et dont le souhait est d’héberger également des start-ups. Récemment, J’ai visité ses locaux et pour une centaine d’euros par mois, je loue l’espace et les équipements, matériels qui vont avec. Je vais donc commencer les premières expériences de la phase de développement dans ce labo.
Nilay : C’est cool ça ! Parlons un peu de tes proches, comment ont-ils réagi quand tu leur as annoncé que tu voulais monter une startup ? As-tu eu du soutien de leur part ou au contraire ont-ils essayé de te décourager ?
Au début je n’en parlais pas trop. J’ai commencé par travailler à 4/5eme sur le projet.
Puis petit à petit j’ai pris confiance et j’ai eu beaucoup de soutien quand j’ai commencé à en parler. D’ailleurs cela m’a surprise car je m’attendais à ce qu’on me dise que c’était un projet trop grand pour moi et que je n’y arriverai jamais. Ce sont plutôt mes peurs qui s’exprimaient contrairement à ce que pensait mon entourage.
Ce soutien a été d’une grande aide, surtout venant de mon conjoint, car cela m’a permise de quitter mon travail dans lequel je dépérissais pour me lancer dans l’aventure entrepreneuriale à 100%.
Nilay : Lors de notre rencontre, tu m’avais expliqué que pour ton projet, tu étais accompagnée par Hub, tu nous en parles ? Quel type d’accompagnement propose-t-il ?
En effet, le projet ayant une dimension écologique et éthique dans le domaine des biotechs, j’ai été sélectionnée par le Greenlab qui est un programme d’accélération pour startups durables. Ce programme est un des programmes d’accompagnement proposé par Hub.
Ils proposent un accompagnement de 6 mois, durant lesquels nous apprenons à définir notre produit, le tester, définir le business modèle qui nous permettra d’être rentable, les solutions de financement…etc. Tout ce dont nous avons besoin pour commencer un projet.
Nilay: Est-ce que monter une startup c’est compliqué ? Tu es seule ou tu as un ou des associé(e)s ?
Oui monter sa startup c’est compliqué, il faut tout faire soi-même et on ne se repose jamais dans sa zone de confort. Il faut être en constant apprentissage, mais cela vaut la peine car construire son propre projet est vraiment quelque chose d’unique.
Je suis seule à gérer toutes les tâches. Pour la partie scientifique, j’ai rencontré Aurélie au Greenlab qui m’aide à développer le produit. Mon conjoint est également une grande aide pour tout ce qui est marketing/communication. Je suis la seule à travailler à temps plein sur le projet.
D’ailleurs, je recherche une collaboratrice pour développer le projet et qui serait intéressée par l’aventure entrepreneuriale ou qui a déjà eu une première expérience de ce type dans le secteur des biotechs.
Nilay: Comment se passent tes journées d’entrepreneure ?
C’est avant tout beaucoup de travail seule à la maison pour développer tous les aspects de la startup.
Et comme il est important de ne pas rester seule, pour le moral et pour l’avancée du projet, j’ai des rendez-vous la moitié du temps pour échanger avec des personnes extérieures types experts, conseillers et clients. Cela m’aide pour développer le produit, prendre des informations concernant les solutions de financement, avoir des discussions avec les clients.
Ce qui chouette, je trouve, c’est qu’il ne se passe pas un jour sans que j’apprenne une nouvelle chose.
Nilay: Dans cette aventure entrepreneuriale, qu’est-ce qui te parait le plus compliqué ? Quels ont été les moments les plus difficiles ?
Pour moi c’est la solitude qu’on peut ressentir assez souvent. Il y a des moments de creux terribles où il ne se passe absolument rien et c’est uniquement par mes efforts que les choses bougent.
Nilay: Je ne veux pas plomber l’ambiance mais t’arrive-t-il de regretter ton statut de salariée ?
Oui parfois, pour la constance des salaires et des jours de congés. Mais c’est tout. Le travail ne me manque pas, aujourd’hui je maîtrise tout et c’est moi qui décide quoi faire quand. Je ne suis plus dépendante de décisions inconnues qui me tombent sur la tête.
Nilay: Tu es au début de l’aventure, quelles sont tes prochaines étapes ?
Je vais commencer le développement de mon produit et créer la société. Je développe également ma présence sur le web qui était inexistante il y a peu.
Nilay: Quel conseil donnerais-tu à des femmes qui veulent monter leur boîte ?
Si vous avez envie de vous lancer faites-le ! Il est préférable d’échouer un projet que de se demander ce que sa vie aurait pu être si on s’était lancé. Des structures existent pour comprendre le déroulement pour se lancer et l’entrepreunariat féminin à la cote, il existe des programmes réservés aux femmes.
Nilay: Si des femmes veulent s’inspirer de ton projet, de ton parcours, as-tu un site internet ou des liens pertinents à leur communiquer (page Facebook, LinkedIn…..)
Je viens de lancer mes pages Facebook et LinkedIn au nom de Tiamat sciences :
- Mon site internet (il est en construction, il sera disponible très bientôt) :
Un tout grand merci à France-Emmanuelle pour cette interview et comme on dirait par chez nous "Veel succes" pour Tiamat!
Que retenir de notre consoeur France-Emmanuelle?
Dans mon boulot, ça ne se passait plus trop bien et c’est le projet qui a été le déclencheur pour que je parte, ça a été un mal pour un bien car quitter mon travail m’a obligée à me consacrer à 100% sur mon projet. Et je pense que je n’en serais pas là aujourd’hui si je ne travaillais pas complétement sur Tiamat .
Hub est un organisme qui promeut l’entrepreneuriat à Bruxelles. Selon ton type de projet, ils ont plusieurs unités, services, il y a aussi plusieurs experts et des conseillers avec lesquels tu peux entrer en contact.
L’accompagnement Greenlab est totalement gratuit, j’ai juste dû verser une caution de 100 euros pour prouver que je m’engageais pendant toute la durée du programme. Tu es vraiment accompagnée : il y avait des sessions tous les mercredis soirs avec des experts en création d’entreprises et on est même parti un week-end en séminaire pour travailler à fond sur notre projet. Le Greenlab m’a beaucoup aidée pour structurer toutes les étapes de la création de mon entreprise et maintenant je suis prête pour avancer toute seule.
Jusqu’à présent, j’ai déboursé de ma poche pour mon entreprise. Si je fais rentrer des investisseurs dès maintenant, c’est très risqué pour eux mais pour moi aussi : je risque de perdre le contrôle de mon projet. Si j’arrive à développer Tiamat avec mon équipe et que nos clients valident nos produits, la société va augmenter en valeur. Pour une start-up c’est important de donner du contre-poids face à des investisseurs qui vont investir beaucoup d’argent. Il faut leur démontrer que sans grand apport, tu as sû développer ton projet. Dans le cas contraire, il y a de fortes chances qu’ils te demandent de prendre le contrôle sur ton projet. Et moi je n’ai pas créé Tiamat pour qu’elle soit une société de financiers!
J’ai un très grand réseau dans le secteur pharma et grâce à cela, j’ai eu mes premiers clients. Sans mon réseau, ça aurait été beaucoup plus difficile.
En tant que scientifique, je ne me serais pas penchée vers le marketing. Mais à l’heure du digital, il faut absolument être sur les réseaux sociaux. Ne pas avoir de page Facebook ou LinkedIn ne donne pas confiance aux futurs prospects ou clients. J’espère gagner en visibilité sur le net. Et ça marche, j’ai déjà 40 abonnées sur ma page LinkedIn !
Ce n’est pas facile de se lancer en ligne, tu te demandes ce que les gens vont penser mais même si ça ne marche pas, ce n’est pas grave. On pense que beaucoup de monde nous suit mais ce n’est pas tout à fait juste : avec le nombre d’infos qui passent sur le net, tu es noyée dans la masse….Si demain, je décide de fermer mes pages de médias sociaux, ce ne sera pas la fin du monde ….il ne faut donc pas hésiter à se lancer!
Pour publier sur les réseaux sociaux, je travaille sur base d’un calendrier, je poste deux fois par semaine. Et c’est très motivant pour soi : on a une vue sur l’avancée de son projet.
Travailler à 100% sur son projet aident beaucoup, tu peux aller à la rencontre de tes clients. Le plus important est d’avoir le retour client le plus vite possible pour éviter d’avoir à travailler durant des années sur quelque chose qui ne marchera peut-être pas. Il faut se poser la question : que dois-je faire le plus vite possible ? Et même si ce n’est pas parfait, il faut le tester. Parce que dans le cas contraire, on peut passer des années à peaufiner le produit et si par malheur quelqu’un vient nous dire « c’est nul », on perd confiance et on ne se lancera jamais, le mieux est de vendre très rapidement son produit même si il est en phase de test.
Je ne suis plus trop capable de retravailler en tant que salariée. Si je devais le faire, ce serait uniquement pour l’aspect financier. Je suis rentrée en contact avec une communauté de gens qui ont cette envie de changer les choses, qui développent des produits durables et qui ont cette volonté de construire un futur autre de ce qu’on nous propose aujourd’hui. Je pense que je prendrais part à ce genre de projet si ma société ne marchait pas.
Tiamat c’est une déesse mésopotamienne qui représente la terre. Je voulais qu’on retrouve dans le nom , les valeurs que je voulais insuffler sur ma société : respect de la vie et de l’environnement. J’ai également choisi un nom qui ne décrive pas mon produit. Car aujourd’hui, je fais des protéines mais qui sait demain ? Je tiens à garder le nom quel que soit la finalité de mon projet. J’ai vraiment voulu travailler sur l’univers de la marque. Les clients s’aperçoivent que c’est une société différente des autres. Par exemple, mes cartes de visites sont faites avec du papier recyclé.
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